Aux confluents de l’Akiawenhrahk
Angela Marsh
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Andrée Levesque Sioui
En 2021, Angela Marsh initie It’s really just a love story - C’est vraiment juste une histoire d’amour, un projet de cocréation humain-nature sur les Plaines d’Abraham, à Québec, par le non-acte conscient de laisser l’herbe pousser, de façon à ce que les plantes sauvages et les différentes espèces qu’elles nourrissent puissent habiter à nouveau cette prairie. À l’occasion de la deuxième année de son projet, Angela Marsh invite Andrée Levesque Sioui à se joindre à elle en tant que poète.
« Ma collaboration avec Andrée sur les plaines d’Abraham en 2022 a profondément transformé ma façon de comprendre le rôle de l’art et de la collaboration dans le tissage des relations. Andrée a fait preuve d’une attention profonde envers tous les êtres vivants, depuis les plantes sauvages qui émergeaient dans le champ et les insectes et les oiseaux qui les accompagnaient joyeusement, jusqu’aux passants, aux pique-niqueurs un peu saouls et aux gens en peine en quête de paix. Andrée a pris le temps d’entrer en contact avec chacun d’entre eux. Alors que j’avais tendance à me concentrer davantage sur les mondes non humains que j’espérais nourrir, Andrée voyait les choses à une échelle bien plus complexe, comprenant véritablement l’importance de nouer des relations avec toutes les formes de vie, humaines et au-delà, et de favoriser les liens entre des catégories imposées. Elle m’a aidée à retrouver le chemin pour réintégrer l’humain dans ma vision de la nature. Andrée m’a appris l’importance d’honorer des temporalités plus longues et d’essayer d’imaginer des projets où nous pourrions partager nos connaissances et nos expériences au-delà des différences, en nous passant le relais les uns aux autres. Notre collaboration a donné naissance à une amitié importante dans ma vie, car je considère non seulement Andrée comme une sœur chère, mais aussi comme une voix critique et de confiance qui vérifie et recadre patiemment et avec douceur mes intentions en tant qu’alliée non autochtone dans ce travail collectif de réconciliation et de réparation.
image Angela
L'image que je soumets représente un projet de « tapisserie » que j'ai réalisé à Toronto en 2022. J’ai pu retourner dans ma ville natale pour créer une nouvelle œuvre à partir des plantes sauvages trouvées près de la galerie A Space, dans l’immeuble du 401 Richmond Street. Alors que je n’ai trouvé que peu ou rien dans le centre-ville surdéveloppé, une véritable richesse s’est révélée à moi dans mes anciens repaires préférés, dans les ruelles et coins de Chinatown et du Kensington Market, où le pluralisme et la diversité, tant végétale qu’humaine, prospèrent en marge. Les fils, filés à la main et teints à base de plantes, ont été achetés auprès d’une petite entreprise gérée par des artistes à Toronto, et j’ai travaillé avec Mary Taylor, de la Nation Curve Lake, pour intégrer certaines utilisations Anishinaabek des plantes avec lesquelles je travaillais ainsi que leurs noms en Anishnaabemowin dans la publication du lexique qui faisait partie du projet.
Les fils de la tapisserie, issues de la collaboration soignée entre l’humain et la plante, s’entremêlent et s’entrelacent naturellement, nous rappelant nos relations entre les individus, les espèces et les cultures. »
– Angela Marsh, juin 2026
« J’ai un immense respect pour Angela, pour son travail militant et artistique où il n’y a jamais de coupure. Ce qu’elle est, elle l’amène dans son art. Son art participe de ce qu’elle est profondément. C’est un art engagé envers le vivant, alors j’ai été très touchée d’être invitée par elle et j’ai tout de suite eu envie de dire oui. Ce à quoi j’ai dit oui, c’est à l’amitié entre nous, dont le projet de friche témoigne. Tout au long du projet, Angela fut respectueuse, à l’écoute, attentive, curieuse, soucieuse de mon bien-être, du temps dont j’avais besoin, de ma façon de voir et d’aborder la création. J’ai tellement appris avec elle à force de la côtoyer, de l’entendre, de la voir interagir avec les enfants, les personnes âgées et d’autres artistes lors des activités de médiation culturelle. J’ai vu une personne d’une grande humilité qui priorise l’objectif du travail relationnel, ce qu’elle sème semble toujours bien plus important qu’une atteinte de reconnaissance. Elle m’a ouvert l’esprit à bien des niveaux à propos de l’écologie et ses réflexions m’habitent maintenant au quotidien.
S’il est vrai que je suis curieuse des humains quels qu’ils soient et que j’entre en relation facilement avec eux, j’ai appris à mon tour d’Angela, de ses connaissances et de la profondeur de sa relation avec les plantes.
Comme avec Yahndawa’, où ce fut pour moi une occasion de dialogue, de vraie rencontre, où tout n’est pas facile mais tout a un sens, dans la mesure où mon souhait est de créer des ponts entre nos communautés artistiques et humaines. Ça m’avait permis de travailler avec Jeffrey, Erika et Phile et cette première création collective m’a amenée à travailler par la suite avec Jeffrey en duo pour une œuvre de commande pour le Musée ambulant, qui s’intitulait Échos / de awehskwahk. Nous avons approfondi la relation. Comme la tension qu’il y a dans les fils du fléché, nous avons aussi éprouvé des tensions dans nos relations.
Et comme dans un ouvrage, nous n’avons rien lâché, nous avons tenu les fils de la relation, ce qui a renforcé nos liens et ce qui a donné à cette œuvre beaucoup plus de sens. Nous avons parlé, nous avons pleuré, nous nous sommes pris dans nos bras, nous avons beaucoup appris de tout cela. Le fruit de notre travail, l’œuvre, c’est aussi notre relation.
image Andrée
De cette œuvre, j’ai gardé les retailles fléchées, et c’est ce qu’on voit dans mon œuvre de la jupe du monde. Ces retailles sont des bribes relationnelles, des témoins de ce qu’on a laissé de côté, mais qu’on honore car ils sont témoins de ce qui a exigé du travail et de l’attention. Le propre de l’humain artiste n’est-il pas de voir ce qui tombe, ce qui est caché, les non-dits, le monde invisible, et de le transformer pour qu’on y prête attention, car tout a une valeur.
J’ai réfléchi à mon projet au sein de l’exposition L’équilibre des vrilles à partir de notre mythologie Wendat : les racines du monde ciel, les oies qui attrapèrent la femme ciel, le cordon rouge en vrille comme la trajectoire de nos origines du ciel vers la terre, et la jupe qui incarne Yäa'tayenhtsihk, la femme originelle tombée du ciel, sous laquelle je trouvais pertinent de nous réfugier. »
– Andrée Levesque Sioui, transcription d’un entretien téléphonique réalisé en juin 2026